Bénin : est-ce une démocratie qui brûle… ?

Plusieurs événements pertinents ont animé la vie politique béninoise depuis que la question des élections législatives d’Avril 2019 fut mise sur la table. Ce fut une série très remarquable partant du code électoral et de son vote avec une majorité écrasante, passant par le quitus fiscal et le certificat de conformité, les marches de protestations, le faible taux de participation de la population aux élections, et pas longtemps encore des violences post-électorales attribuées par certains au peuple béninois. Lorsqu’on écoute certains médias internationaux on a l’impression que la démocratie béninoise a brûlé et n’existe plus, on semble avoir fait vite d’effacer la conférence des forces vives de la nation. Est-ce donc fondé de penser ainsi ? quel autre angle d’observation de cette crise peut-on avoir ? comment situer les responsabilités par rapport aux violences observées ? Quelles sont les perspectives de sortie de crise ?

Le paysage politique béninois connait actuellement une transformation profonde que seul le temps nous permettra de savoir si c’est pour son bien ou contre son développement. La vérité reste et demeure une denrée rare dans une crise où les protagonistes semblent se livrer à un dialogue de sourds et que le manque d’objectivité est criard puisque la mauvaise foi s’est installée au cœur du différend. Nous n’allons donc pas nous exercer à mettre en exergue ce qui se révélera de lui-même tôt ou tard. Mais nous allons attirer l’attention sur certains faits qui paraissent indiscutables :

  1. L’échec de la classe politique béninoise,

Le profond respect que nous avons pour les éminents hommes politiques béninois ne nous empêche pas pourtant de voir ce que tout le monde peut constater qui n’est pas loin d’un échec à animer convenablement la vie politique de ce pays, ceci de façon à installer dans un système réputé démocratique des pratiques politiques qui semblent biaiser la notion même de la démocratie. La crise électorale que nous avons connu ne saurait être la résultante des événements législatifs et administratifs du mandat en cours, mais plutôt une conséquence directe de bien de pratiques qui ont favorisé cela depuis les périodes d’après la conférence des forces vives de la nation de 1990. L’option démocratique de cette conférence était sincère et réelle, ceci se lit et s’apprécie par non seulement les archives, mais surtout le témoignage vivant de ceux qui y étaient comme Maître Robert DOSSOU, le feu Général Mathieu KEREKOU, le feu Mon Seigneur de SOUZA, le rapporteur de cette conférence, le Professeur Albert TEVOEDJRE, et pratiquement tous ceux qui constituent la classe politique béninoise aujourd’hui. Très tôt, la première erreur fut commise, celle de considérer la démocratie et ses principes comme acquis et de rendre perméable le principe de séparation des pouvoirs, livrant notre pays ainsi à l’existence d’institutions faibles, surtout pour ce qui est du législatif et du judiciaire. Or, là se trouve le cœur même du processus démocratique.

Le maintien de l’option démocratique est assuré par des institutions fortes. C’est ce qui pourrait expliquer qu’en 30 ans de démocratie au Bénin, pratiquement aucun parti politique n’a pu conquérir la magistrature suprême, nos chefs d’Etat ont été presque tous portés au pouvoir sans appartenir à un parti politique. Les pratiques politiques qui existaient jusque là favorisaient qu’on puisse arriver à la présidence sans aucun député au parlement et se retrouver avec une majorité parlementaire écrasante du jour au lendemain, n’en déplaise au citoyen lambda. Ce dernier qui n’est pas vraiment impliqué dans un système partisan lui permettant d’épouser des idéologies politiques très tôt et de militer; d’où probablement la réforme du système partisan tant souhaité. L’échec de la classe politique béninoise n’exclu pas le fait qu’elle a apporté des éléments constructifs à la nation, mais elle semble avoir atteint ses limites et nous permet de confirmer que la démocratie est un processus continu.

  • 2-La démocratie est un processus continu,

Plusieurs sociétés et Etats dans le monde ont commis l’erreur de penser que la démocratie était un acquis et qu’une fois les principes incorporés le système pouvait simplement fonctionner de lui-même. Nos observations nous permettent de conclure que la démocratie est un processus continu dont le fonctionnement peut être similaire à celui de la boite noire de David Easton. Ce processus commence par prendre corps uniquement lorsqu’un Etat atteint l’étape “d’institutions fortes”, l’étape où le législatif, le judiciaire, et l’exécutif sont 3 institutions qui fonctionnent correctement sans empiéter l’un sur l’autre. On assisterait à une auto-régulation de la vie politique plus ou moins convenable. Aux institutions fortes s’ajoute une culture démocratique qui doit être contextualisée. Ceci implique un système éducatif et social qui fait la promotion des principes démocratique conformément aux réalités culturelles du peuple concerné. Ces réalités, loin de fragmenter les principes démocratiques doivent favoriser son appropriation par le peuple. C’est un travail d’experts en sociologie que nous ne pouvons prétendre faire. Ces deux éléments ajoutés à un système partisan effectif et bien structuré qui implique tout le monde, surtout la jeunesse, permettent de maintenir le processus continu de la démocratie en bon état.   

  • 3- L’émergence d’une nouvelle classe politique est nécessaire et inévitable

Le grand problème en générale des systèmes politiques africains auquel le Bénin n’échappe pas c’est la préparation de la relève. La défaillance du système partisan et le manque de vision et d’idéologie politique approfondie font que la relève n’est pas forcément préparée, bien qu’existante et inévitable. C’est ce qui peut expliquer en partie les révolutions au Soudan, en Algérie, au Burkina Faso, pour ne citer que ceux-là, où on a assisté à une fracture musclée dans la prise de la relève par la jeunesse. Notre nature humaine fait en sorte que le plus grand travail à faire dans une entreprise c’est de préparer la relève dès le début de cette initiative si on souhaite la voir durer dans le temps. La relève politique au Bénin est nécessaire et inévitable, il faut dire qu’elle s’installera définitivement probablement dans les cinq prochaines années, et bien de jeunes se positionnent déjà. La grande question c’est de savoir quelle relève prendra le dessus ? est-ce celle inspirée par la classe politique “sortante” avec des tendances à faire pire ? ou celle consciente des enjeux du développement et prête à faire le sacrifice ? seul l’avenir nous le dira avec précision. Il convient de préciser que le système qui est entrain d’être mis en place aujourd’hui favorisera l’émergence de l’une ou l’autre des deux types de relève politique.

En République du Bénin il ne conviendrait pas d’affirmer que c’est la démocratie qui brûle, mais plutôt de comprendre que c’est une classe politique qui semble avoir montré le paroxysme de ses limites, ouvrant donc nécessairement la porte à un nouvel ère politique aux contours difficiles à maîtriser pour le moment.   

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2 thoughts on “Bénin : est-ce une démocratie qui brûle… ?

  1. Michel CAMPOS

    Merci cher confrère pour ce travail de réflexion.
    Je pense que la thématique que vous abordez ici est un sujet de fond et je trouve que vous l’avez quelque peu survolé en jetant pèle mêle des idées. Mais à votre décharge, je suppose que cela permet d’ouvrir le débat.
    Chacune de vos pistes de réflexion pourrait en effet faire l’objet d’un article à elle toute seule.
    Voici comment moi je vois la chose :
    1. Il faut retourner au fondement même de la démocratie afin de nous en expliquer tous les paradigmes. Il est important de faire remarquer que la démocratie dans la conception et le vécu occidental diffère fondamentalement de notre conception et de notre expérience de la démocratie en Afrique en général et au Bénin en particulier.
    2. De cette première analyse, on pourra tirer les conclusions qui s’imposent à savoir : il y a t’il ou jamais eu de démocratie au Bénin, au sens profond du terme?
    S’il n’y pas de démocratie au Bénin, alors qu’est ce qui a brûlé ou est en train de brûler?
    3. Ma conception est que le principe fondamental de la démocratie, c’est la délégation de pouvoirs (la représentation). Et qui dit délégation, dit élection, processus par lequel les délégués ou représentants sont choisis.
    Et c’est là même que le problème se pose dans nos “soi disantes démocraties” en Afrique en général et au Bénin en particulier. Un peuple qui n’est pas capable de choisir ses représentants de manière objective et éclairée ne peut prétendre exercer son droit démocratique.
    Pourquoi c’est toujours en Afrique que l’on entend parler de crise post électorale, de contestation des résultats, de fraude électorale, etc.?
    Pourquoi doit-il toujours y avoir foule d’observateurs internationaux pour juger de la régularité de nos processus électoraux ? A-t-on jamais entendu parler d’observateurs de la CEDEAO ou de l’UA ou de l’ONU pour superviser des élections en France ou aux Etats-Unis?
    Tout ceci montrent bien que notre démocratie a encore besoin d’être maternée par les grandes puissances. Et qui dit maternalisme, dit fragilité ou immaturité.
    Tel est l’état de notre démocratie : fragile et immature.
    La démocratie, ce n’est pas du marchandage politique où c’est le plus offrant qui l’emporte.
    La démocratie repose sur les partis politiques dont le rôle est d’animer la vie politique à travers une ligne de conduite idéologique.
    A côté de la notion de démocratie, il y a donc celle de la politique : faire de la politique, c’est avoir une vision de la cité et défendre cette vision soit pour celui qui est au pouvoir (mouvance politique), soit contre celui qui est au pouvoir (opposition politique).
    4. De tout cela on pourra conclure qu’en réalité nous n’avons réellement jamais eu de démocratie.
    Dans ce cas alors qu’est ce qui brûle?
    Ce qui brûle comme vous l’avez souligné, ce n’est pas la démocratie, puisqu’il n’y en a pas, mais plutôt un système médiocre, porté par des intellectuels tarés, qui est à bout de souffle et qui n’a pas su s’adapter aux réalités de son temps :
    Un système dans lequel les intérêts personnels prennent le dessus sur le bien-être social.
    Un système dans lequel la corruption est érigée en règle.
    Un système dans lequel pour être riche il faut faire de la politique.
    Un système dans lequel il n’y a plus ni repères, ni modèles, ni valeurs.
    Un système dans lequel les politiciens deviennent des hommes d’affaires et les hommes d’affaires, des politiciens.
    Moi mon intime conviction est qu’il n’y a pas de démocratie possible sans un niveau avancé de développement économique et socio-culturel. En d’autres termes, pas de démocratie sans développement.

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    1. Votre analyse est plus que pertinente cher Ami, et vous avez vu juste pour ce qui est de ma stratégie pour ouvrir le débat. Je comprends la pertinence de votre conviction, la question que je me pose est si elle est valable pour toutes les sociétés. Aussi de quelle développement parlé vous il s’agit là Ben de concept polémique qui varie de lieu à un autre et d’une époque à une autre.

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